A l’image de l’emblématique séquence d’introduction de “28 jours plus tard” ou encore du tour de force de “Vanilla Sky” et ses rues vidées de sa population, comment fait-on justement pour filmer une ville déserte ?

Dans le film -au beau titre d’ailleurs- La nuit a dévoré le monde, en salle ce mercredi, son héros principal incarné par Anders Danielsen Lie se réveille un matin dans un appartement parisien, où la fête battait son plein la veille au soir. Il se rend compte rapidement d’une évidence plutôt horrible : il est tout seul, et des hordes de morts-vivants rôdent dans la ville…Le film de Dominique Rocher (II) reprend notamment, comme tant d’autres fictions avant lui, l’idée de lieux abandonnés et vidés de ses habitants.

Chacun ayant vu l’incroyable séquence d’ouverture du film 28 jours plus tard de Danny Boyle se souvient du personnage de Jim, qui erre à peine sorti de l’hôpital dans les saisissantes rues d’une Londres fantôme, dont la population a été ravagée par un virus mortel et transformée en contaminés assoiffés de violence…

Ci-dessous, la fameuse séquence…

La question, finalement simple, que l’on se pose (presque) toujours, est celle-ci : “mais comment ont-ils fait ?” La réponse n’est en tout cas jamais uniforme, puisque le cas est différent pour chaque film. Dans l’oeuvre de Danny Boyle par exemple, le tournage du film, d’une durée de 9 semaines, débuta le 1er septembre 2001. Deux mois plus tôt, l’équipe avait filmé les déambulations de Jim dans un Londres d’Apocalypse. Opérant aux premières lueurs de l’aube, parfois le dimanche, elle avait bénéficié d’une circulation réduite et avait pu bloquer certains axes de la capitale durant quelques minutes. L’équipe possédait aussi une très courte fenêtre de tournage au coucher du soleil, pendant 45 min. La scène du panneau de photos et messages personnels fut tournée à Piccadilly Circus, quelques jours avant les attentats du 11 septembre 2001. Un timing très très serré donc pour obtenir ces superbes plans, qui ne laissent évidemment aucune place à l’improvisation.

“Filmer ces séquences à Londres était une chose absolument fantastique !” se souvient Andrew McDonald, producteur du film; “avant que nous commencions à tourner la photo principale, nous avons pris une semaine en juillet, commencions à tourner vers 3h ou 4h du matin chaque jour, attendant patiemment que le soleil se lève. Nous pouvions tourner tout au plus une heure avant que la ville ne commence à s’agiter et que le traffic reprenne ses droits. Quand vous voyez tout le périmètre du pont de Westminster fermé pour vous, toute la circulation stoppée, que vous n’entendez plus rien, c’était un spectacle aussi excitant qu’étrange, irréel. L’idée originale d’Alex [NDR : Alex Garland, le scénariste du film] pour cette ville fantômatique de Londres était le silence, ce qu’on a heureusement pu faire. Cela dit, on a quand même dû faire énormément de prises de lever du jour et de coucher, ce qui rendait plus facile la possibilité d’assombrir les images, plutôt que d’effacer ou corriger numériquement la lumière visible sur les bâtiments dans les rues”.

Danny Boyle ne dit d’ailleurs pas vraiment autre chose, lui qui voulait que Londres et plus largement le pays ressemble à une sorte de territoire mythique : “pouvoir marcher dans les rues désertes de Londres était vraiment quelque chose d’énorme, parce que rendre cet aspect visible était une ambition majeure pour le film. On y est parvenu grâce à une utilisation massive des caméras DV”. Autre lieu utilisé pour le tournage, toujours situé à Londres : le périmètre du East End. Pourquoi ? “Vivant dans l’East End, je sais qu’on peut bouger plus vite que dans le West End” explique le cinéaste; “les routes ne sont pas autant bloquées par la circulation, et il est plus facile d’obtenir les autorisations nécessaires pour bloquer la circulation le temps du tournage dans ce périmètre”.

Un des plus gros défis de tournage sur 28 jours plus tard était la séquence de l’autoroute totalement déserte, lorsque les survivants tentent de rouler vers Manchester. La seule possibilité obtenue par l’équipe de production fut de pouvoir tourner le dimanche matin de 7h à 9h, avec l’aide de la police qui ralentissait la circulation en amont et en aval du tronçon bloqué. “Techniquement, ca été un cauchemar à tourner” se souvient Boyle; “mais une scène fantastique et étrange. Elle vous donne l’impression que tout le pays a été abandonné”.

Eric et Ramzy sont dans un bateau…

A des années lumières de l’ambiance crépusculaire et apocalyptique de 28 jours plus tard se tient une comédie française emmenée par un duo de comiques : Eric Judor et Ramzy Bedia, qui passent devant et derrière la caméra pour Seuls Two en 2008. Un film dans lequel le tandem se livre à un jeu du chat et de la souris dans un Paris désert. En fait, le concept du lieu désert est même l’un des arguments du pitch du film.

Pour rappel ci-dessous, la bande-annonce…

Seuls Two Bande-annonce VF

“A chaque fois, on avait très peu de temps pour jouer car il fallait régulièrement débloquer la circulation qu’on bloquait pour chaque prise. On a tourné les scènes sur les Champs Elysées en une matinée. Et on a eu cinq heures pour celles de la Place de la Concorde. Dans les deux cas, on a fonctionné de la même manière. Il y a des bloqueurs, environ 200, dont la fonction est à la fois de couper la circulation automobile et piétonnière et d’empêcher les gens de sortir de chez eux le temps des prises” racontait Eric Judor. Et Ramzy Bedia de poursuivre : “Les bloqueurs étaient donc placés à chaque porte de maison et à chaque coin de rue. Pour que tout soit bloqué le temps de faire une prise, ça prenait environ 20 minutes. Donc il fallait aller vraiment très vite.”

CGI, mon amie…

Dans l’adaptation du chef-d’oeuvre de Richard Matheson paru en 1954, Je suis une légende, le cadre de l’intrigue est transposé de Los Angeles à New York. Les images de synthèse ont permis à Francis Lawrence de concrétiser sa vision apocalyptique de New York en effaçant toutes les traces de vie : passants, voitures, avions, reflets dans les fenêtres… et les centaines de fans et badauds venus applaudir le dernier homme sur Terre, alias Will Smith. “Tourner à New York, surtout un projet de cette envergure, c’est toujours difficile. Je crois n’avoir jamais autant reçu d’insultes de toute ma carrière ! Je suis habitué à ce que les gens m’apprécient quand je débarque dans la rue pour un tournage. Mais là, avec tous ces bras d’honneur, je commençais à croire que “Fuck You” était mon deuxième prénom ! Pour en revenir au tournage, nous avons dû boucler cinq blocs sur la 5e Avenue un lundi matin. Et c’était vraiment compliqué à gérer. Mais en même temps, vous n’avez jamais vu au cinéma un plan de New York désert… Et c’est vraiment impressionnant de marcher seul en plein milieu de la 5e Avenue ! C’est quelque chose qu’on ne peut jamais faire normalement. Même à deux heures du matin un dimanche… Et ces plans apportent quelque chose de vraiment troublant au film. Tous ces buildings très connus, ces quartiers, le bâtiment des Nations Unies, Broadway… Ca provoque une sensation vraiment étrange quand vous regardez ces différents plans… Au niveau de la logistique, c’était un cauchemar, mais nous avons réussi à créer une ambiance qui aurait été impossible à obtenir avec des fonds verts. Ou en tournant ces plans dans une autre ville…”

Ci-dessous, un extrait du film. Quand le dernier homme sur Terre erre comme une âme en peine dans les rues de Big Apple…

Encore plus fort que “Je suis une légende” : Vanilla Sky

S’il a fallu fermer cinq blocs à la circulation pour le tournage de certaines scènes dans Je suis une légende, ce n’est finalement rien en comparaison avec le tournage de Vanilla Sky de Cameron Crowe. Remake du (solide) thriller espagnol Ouvre les yeux d’Alejandro Amenabar, sorti en 1997, le film comporte une saisissante séquence au début du film, où Tom Cruise traverse la ville de New York littéralement vide. CGI dites-vous ? Que nenni ! La production a pu fermer la circulation sur 20 blocs dans les environs de Time Square ! Du jamais vu.

A voir dans la séquence ci-dessous…

Le mieux est encore de laisser Cameron Crowe raconter cet “exploit” lui-même, comme il le fit dans les colonnes du New York Times en novembre 2002 : “Nous avons fermé 20 blocs – 20 blocs !!! Pas de voiture, pas de piétons, pas de transports publics. Ca n’a jamais été fait auparavant à Time Square. Le plan que je voulais est au début de Vanilla Sky, et c’était le cauchemar d’un homme qui est déséspérement seul. Pouvez-vous imaginer cauchemar plus vivant pour un homme souhaitant être entouré d’individus plutôt que de se retrouver seul à Time Square ? Paula Wagner et Tom Cruise, deux des producteurs, ont eu de nombreuses discussions avec la Film Commission et le bureau du maire ainsi que le NYPD. Puis je suis arrivé. Nous avons commencé à répéter la séquence de tous les côtés. […] On est même allé au milieu de Time Square alors qu’il y avait plein de monde avec Tom qui portait une casquette de baseball, et on répétait avec une petite caméra numérique. C’est là qu’on nous a alors dit : “nous allons vous donner 4h, un dimanche, de 4h30 du matin à 8h30, début novembre. Il va falloir que vous travailliez vite, vous n’aurez pas une seconde de plus”. Le matin où nous avons effectivement tourné, il y avait environ 200 personnes dans les rues sur les côtés, qui aidaient à bloquer toute circulation, et elles offraient même du café et de la nourriture aux personnes qui passaient. Dès que les premiers rayons du jour sont apparu, on a fait sept prises avec la caméra-grue qui fixait Tom, […] puis Tom a dû courir pendant 3h dans tout le périmètre de Time Square pendant que nous le filmions. A la fin la foule qui regardaient nous encourageait. C’était fantastique. En fait, je pense que ca ne serait pas difficile de tourner dans Time Square aux heures de pointes. Et je me dirai : “je me souviens lorsque nous avons fait tout cela alors que les lieux étaient vides”.

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